Il est des périodes où une soif de mots m’atteint et pour l’épancher, mes yeux et mes mains n’ont de cesse de tourner des pages, par dizaines et par centaines.
En ce mois de mars qui annonce un doux printemps, j’en suis à mon septième abreuvoir. Il s’intitule Trois chevaux, et le fluide littéraire qu’il contient est du fait d’Erri de Luca, un écrivain italien dont je n’ai entendu parler que par le jeu du hasard et des coïncidences dans la voix d’une libraire.
Il est assez inhabituel pour moi de lire autant. Je lis souvent mais peu, comprenne qui voudra. Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous entretenir.
Mon abreuvoir de poche sous le bras, je me dirige d’un pas assuré vers mon train de banlieue au nom si cassant de RER. Ses R restent coincés dans la gorge telles des épines de rouget dont on apprécie la chair mais au bout de combien de peines ?
A cette heure-ci, en des temps plus cléments l’air y est respirable et les hommes sont des hommes malgré des expressions suspendues, vides, attendant une main invisible qui viendrait y peindre des sourires et des joies. Des expressions qui attendent une main mais point de main à l’horizon.
A cette heure-ci, le train est bondé et les hommes cessent d’être des hommes avec la fulgurance des changements climatiques en d’autres latitudes. Tels des sardines nageant dans une mer sans eau, nous nous entassons.
Les moments passent. Mon abreuvoir est là et me rend la vie plus légère. Des sourires apparaissent sur mon visage et y traduisent les belles phrases que je suis entrain de lire. Des regards se posent sur moi et me quittent mais je n’y prête que mon inconscient.
Le train s’arrête et les sardines deviennent des anchois. C’est à ce moment-là qu’elle grimpe dans le train, cette inconnue qui par le jeu du hasard et des coïncidences retrouve son souffle face au mien. Je la sens plus que ne la vois. Affairé à ma soif, je sens sa présence féminine. Sa tête est à hauteur de mon torse. Je déplace mon abreuvoir pour lui donner plus d’air. Elle prend appui sur le métal du train qui me sert de soutien. Il n’est pas question de romance. Mon coeur est pris. Belle inconnue, ce n’est pas ainsi que je la décrirais.
Le train arrive à ce point de son chemin où il est immanquablement pris d’une quinte de toux entraînant nos corps dans sa danse endiablée, nous ballotant au gré de son souffle boiteux. Nous engageons elle et moi une conversation de pas chaotiques, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Moi plongé dans mon abreuvoir, elle dans le métal. Son regard ne voit pas mon corps qui fait mur. Elle a cultivé l’art de faire disparaître ses pairs comme tant d’autres ici, son regard traversant vers l’au-delà.
Le train s’arrête et notre danse aussi. Mon inconscient tire sa révérence à cette inconnue qui le restera et m’entraîne dans son sillage vers mon gagne-pain.