April 3, 2010
Ecrase!

Ecrase! “Ecrase!” dit-il, faisant montre d’une caractéristique de son espèce, l’abus de pouvoir. Le peu de lumière qu’elle avait sur le visage, cette liberté qui lui donnait espoir, n’est plus, absorbée par la main du pouvoir.

Bien qu’il fasse jour, elle ressent la noirceur d’une âme vile et bestiale l’envelopper, telle une matière sombre qui lui enserre le coeur et empoisonne son sang.

A mesure que la main appuie, le carcan du désespoir se fait tombeau. Noires deviennent les pensées. Le pouls s’accélère chez l’appuyant et l’appuyée. Par quel travers génétique une même chose donne-t’elle deux effets différents, voire contraires ? L’euphorie du pouvoir, la tristesse d’une vie qui risque de se faire moindre. Dame Nature serait-t’elle joueuse à ce point ?

Prise au piège, acculée, elle se retranche en son for intérieur, cherchant une branche à laquelle raccrocher son âme. C’est alors qu’elle perçoit le chatoiement d’un fragment de soleil en bas, à droite de son visage. La main du pouvoir n’est donc pas entière, absolue.

Elle se prend alors à penser qu’il faut se battre, à tout prix, contre cette bête qui fait fi de l’habit civilisationnel. Les mains ne sont-elles pas faites pour être sérrées ? Les mains ne vont-elles pas l’une dans l’autre ?

Douces pensées, évaporées au moment où ses oreilles captent encore une fois cette suite de sons si désagréables, chargés de menace.

“Ecrase!” dit-il…

March 24, 2010
La danse des inconnus

Il est des périodes où une soif de mots m’atteint et pour l’épancher, mes yeux et mes mains n’ont de cesse de tourner des pages, par dizaines et par centaines.

En ce mois de mars qui annonce un doux printemps, j’en suis à mon septième abreuvoir. Il s’intitule Trois chevaux, et le fluide littéraire qu’il contient est du fait d’Erri de Luca, un écrivain italien dont je n’ai entendu parler que par le jeu du hasard et des coïncidences dans la voix d’une libraire.

Il est assez inhabituel pour moi de lire autant. Je lis souvent mais peu, comprenne qui voudra. Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous entretenir.

Mon abreuvoir de poche sous le bras, je me dirige d’un pas assuré vers mon train de banlieue au nom si cassant de RER. Ses R restent coincés dans la gorge telles des épines de rouget dont on apprécie la chair mais au bout de combien de peines ?

A cette heure-ci, en des temps plus cléments l’air y est respirable et les hommes sont des hommes malgré des expressions suspendues, vides, attendant une main invisible qui viendrait y peindre des sourires et des joies. Des expressions qui attendent une main mais point de main à l’horizon.

A cette heure-ci, le train est bondé et les hommes cessent d’être des hommes avec la fulgurance des changements climatiques en d’autres latitudes. Tels des sardines nageant dans une mer sans eau, nous nous entassons.

Les moments passent. Mon abreuvoir est là et me rend la vie plus légère. Des sourires apparaissent sur mon visage et y traduisent les belles phrases que je suis entrain de lire. Des regards se posent sur moi et me quittent mais je n’y prête que mon inconscient.

Le train s’arrête et les sardines deviennent des anchois. C’est à ce moment-là qu’elle grimpe dans le train, cette inconnue qui par le jeu du hasard et des coïncidences retrouve son souffle face au mien. Je la sens plus que ne la vois. Affairé à ma soif, je sens sa présence féminine. Sa tête est à hauteur de mon torse. Je déplace mon abreuvoir pour lui donner plus d’air. Elle prend appui sur le métal du train qui me sert de soutien. Il n’est pas question de romance. Mon coeur est pris. Belle inconnue, ce n’est pas ainsi que je la décrirais.

Le train arrive à ce point de son chemin où il est immanquablement pris d’une quinte de toux entraînant nos corps dans sa danse endiablée, nous ballotant au gré de son souffle boiteux. Nous engageons elle et moi une conversation de pas chaotiques, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Moi plongé dans mon abreuvoir, elle dans le métal. Son regard ne voit pas mon corps qui fait mur. Elle a cultivé l’art de faire disparaître ses pairs comme tant d’autres ici, son regard traversant vers l’au-delà.

Le train s’arrête et notre danse aussi. Mon inconscient tire sa révérence à cette inconnue qui le restera et m’entraîne dans son sillage vers mon gagne-pain.