Arbre.
Seul.
Attendant, un temps plus clément. L’hiver l’emprisonne. Glaciale, son étreinte.
Grisaille.
Mélancolique.
Entre vie et mort. Suspendu. Attendant.
Le temps.
Une renaissance.
Arbre.
Seul.
Attendant, un temps plus clément. L’hiver l’emprisonne. Glaciale, son étreinte.
Grisaille.
Mélancolique.
Entre vie et mort. Suspendu. Attendant.
Le temps.
Une renaissance.
« Un titre sur la jaquette d’un livre, soudain, un visage se dessine et nous entraîne dans son sillage. La mémoire est un faucon qui nous emporte dans ses serres, survoler des contrées lointaines. Rien de ce qui a été n’est perdu, tant qu’il y aura des livres pour consigner la vie. »
Ainsi commence Le vieil homme sur la barque. Un livre du souvenir. Un livre de la mémoire. La mémoire d’une femme qui se revoit du haut de ses six ans avec son grand- père pêcheur.
Sa mémoire. Elle y a préservé ce grand homme. Le premier et le plus marquant de sa vie. Les serrures du souvenir se défont lorsque son regard se pose sur la couverture du Vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway. Ainsi commence son voyage intérieur. Voyage de la mémoire. Voyage vers ce grand-père qui l’apaise et la rassure. Ce sage qui lui avait murmuré, comme une confidence : « la vie, c’est apprendre à avoir le pied marin ».
Assis, dans le mouvement, je découvre ses mots et je m’en nourris.
Mouvement. Mouvement de l’avion qui m’emmène vers ma terre natale, vers une terre de souvenirs. Une terre peuplée de soleil, d’épices, de sable et de courants d’air. Mes souvenirs y sont nombreux. Certains agréables, d’autres tristes.
Mouvement. Mouvement intérieur où la mémoire s’ouvre sur des sentiers battus et des chemins de traverse. Ici une douceur. Là une douleur. Mais par-delà l’horizon, le soleil, mon soleil brille. Car tant qu’il y a des livres pour consigner la vie, tout ce qui nous a construit n’est pas perdu.
Vol AF1358 à destination de Rabat, Maroc.
Le mercredi 27 octobre 2010.
— Satir, Virginia. Psychothérapeute américaine née le 26 juin 1916 et décédée le 10 septembre 1988 aux Etats-Unis.
Paris. Le métro. Ligne numéro quatorze. Debout, me tenant à une barre métallique, froide, industrielle. Trop industrielle. Perdu dans mes pensées, à défaut d’avoir un abreuvoir à mots entre les mains.
Quelque chose me dérange. Quelque chose me sort de cette douce rêverie, de cette exploration mentale si vitale.
Elle. Debout aussi. Maigre et sèche. Son portable à la main gauche, ses cheveux dans la main droite. Elle regarde, se regarde dans le verre peu réfléchissant qui habille les portes de la rame. Tandis que sa main gauche s’affaire à composer des SMS, sa main droite n’a cesse de s’affairer dans ses cheveux, pourtant bien coiffés, trop bien coiffés. Cette façon qu’elle a de passer sa main dans ses cheveux, en se regardant et puis, de temps à autre, en regardant autour d’elle pour voir si le spectacle plaît en dit long sur elle.
Ce geste, cette exploration capillaire, je l’ai déjà vu maintes fois chez d’autres femmes. Est-ce un cri ? Un besoin d’attention ?
Ce geste, répétitif, insistant, m’a tiré de mon monde intérieur, de mon printemps personnel. Alors j’ai pris la perche qui m’était tendue et j’ai posé mon regard sur elle. Je n’ai pas aimé ce que j’ai vu. Ce geste, répétitif, je ne l’ai vu jusqu’ici que chez des femmes de faible consistance, qui ne tiennent pas la simplicité pour essentielle, vitale pour leur beauté.
Mes yeux essayent de voir son visage mais ne le peuvent pas. Dérangés, gênés par ses faux ongles, parfaits, trop parfaits. Encerclés par ses mimiques fatigantes, trop fatigantes. Ils essayent pourtant. Ils cherchent à faire abstraction de tout cela. Et puis ils trouvent son visage, enfin. Non, pas son visage. Plutôt un masque fait de cosmétiques, de fond de teint et de tous ces artifices. Ces artifices, symptôme d’une époque qui maquille les choses simples, qui maquille la vie et tente de mettre un voile sur cette réalité. Pourquoi ce besoin de se cacher, de se donner une consistance que l’on n’a pas ?
La différence avec la couleur et la teinte de ses bras est flagrante. Ma sensibilité en est froissée.
Vous seriez plutôt charmante sans ce prisme déformant que vous nous donnez à voir, ce masque pesant qui ne fait qu’accentuer la maigreur de votre sensibilité face aux choses simples et belles. C’est ce que j’aurais voulu lui dire avant de descendre de la rame.
A quoi bon ? C’est son choix après tout. Je me demande l’effet que cela fait de devoir se débarrasser de ce masque tous les soirs, pour le remettre le lendemain. Je me demande ce que coûte cette mise en valeur qui n’en est pas, qui sonne le faux. J’aimerais bien être là le soir, à ses côtés pour voir ce moment où elle retrouve son vrai visage et le voir. Vraiment le voir.
Il est des périodes où une soif de mots m’atteint et pour l’épancher, mes yeux et mes mains n’ont de cesse de tourner des pages, par dizaines et par centaines.
En ce mois de mars qui annonce un doux printemps, j’en suis à mon septième abreuvoir. Il s’intitule Trois chevaux, et le fluide littéraire qu’il contient est du fait d’Erri de Luca, un écrivain italien dont je n’ai entendu parler que par le jeu du hasard et des coïncidences dans la voix d’une libraire.
Il est assez inhabituel pour moi de lire autant. Je lis souvent mais peu, comprenne qui voudra. Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous entretenir.
Mon abreuvoir de poche sous le bras, je me dirige d’un pas assuré vers mon train de banlieue au nom si cassant de RER. Ses R restent coincés dans la gorge telles des épines de rouget dont on apprécie la chair mais au bout de combien de peines ?
A cette heure-ci, en des temps plus cléments l’air y est respirable et les hommes sont des hommes malgré des expressions suspendues, vides, attendant une main invisible qui viendrait y peindre des sourires et des joies. Des expressions qui attendent une main mais point de main à l’horizon.
A cette heure-ci, le train est bondé et les hommes cessent d’être des hommes avec la fulgurance des changements climatiques en d’autres latitudes. Tels des sardines nageant dans une mer sans eau, nous nous entassons.
Les moments passent. Mon abreuvoir est là et me rend la vie plus légère. Des sourires apparaissent sur mon visage et y traduisent les belles phrases que je suis entrain de lire. Des regards se posent sur moi et me quittent mais je n’y prête que mon inconscient.
Le train s’arrête et les sardines deviennent des anchois. C’est à ce moment-là qu’elle grimpe dans le train, cette inconnue qui par le jeu du hasard et des coïncidences retrouve son souffle face au mien. Je la sens plus que ne la vois. Affairé à ma soif, je sens sa présence féminine. Sa tête est à hauteur de mon torse. Je déplace mon abreuvoir pour lui donner plus d’air. Elle prend appui sur le métal du train qui me sert de soutien. Il n’est pas question de romance. Mon coeur est pris. Belle inconnue, ce n’est pas ainsi que je la décrirais.
Le train arrive à ce point de son chemin où il est immanquablement pris d’une quinte de toux entraînant nos corps dans sa danse endiablée, nous ballotant au gré de son souffle boiteux. Nous engageons elle et moi une conversation de pas chaotiques, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Moi plongé dans mon abreuvoir, elle dans le métal. Son regard ne voit pas mon corps qui fait mur. Elle a cultivé l’art de faire disparaître ses pairs comme tant d’autres ici, son regard traversant vers l’au-delà.
Le train s’arrête et notre danse aussi. Mon inconscient tire sa révérence à cette inconnue qui le restera et m’entraîne dans son sillage vers mon gagne-pain.